Jean
Arcelin naît dans le 6e arrondissement de Paris, boulevard
Saint Germain, en juin 1962. C'est là un moment très
extraordinaire de ce quartier. Après le retentissement
des années Bee-Bop dans les caves du quartier Latin, on
émigre quelques centaines de mètres plus loin, sous
la silhouette trapue de l'église, aux Deux Magots et au
café de Flore. Écrivains, (dont, évidemment
Jean-Paul Sartre) peintres, poètes, chanteurs, comédiens,
cinéastes s'y pressent. 0n est encore sous le choc du film
de Marcel Carné : "Les tricheurs", tourné
en 1958, qui a fait naître toute une génération
d'acteurs et de cinéastes de la "nouvelle vague":
Laurent Terzieff, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Jacques Charrier,
Jean-Claude Brialy, Jeanne Moreau, Judith Magre, Alexandra, Bernadette
Lafont, Pascale Petit, rivale brune de Brigitte Bardot, celle-ci
déjà en place et qui sera la vraie incarnation de
l'époque.
De son aveu, Jean Arcelin est profondément marqué
par la Ville. Parce qu'il traverse sans cesse le jardin du Luxembourg
et par la proximité constante à Paris de jardin
intérieurs, de percées vertes inattendues, de cours
souvent lumineuses, il s'émerveille des contrastes qui
peut aussi bien charnier le bruit que le silence, la tendresse
et la violence que l'angélisme et la perversion.
Adolescent
fougueux mais soutenu par des parents bienveillants, il traverse
les enseignements des lycées Montaigne et Henri IV pour
arriver en Sorbonne et obtenir sa licence d'histoire de l'art.
Il se jette dans l'étude passionnée de Fragonard,
puis des impressionnistes, fréquente assidûment les
musées et découvre Edward Hopper (1882/1967). C'est
le choc.
Il
y a chez Hopper ce qui va se préciser chez Arcelin plus
tard : le sentiment d'une solitude typiquement urbaine, faite
d'une sorte de stupeur qui tourne le regard vers l'intérieur.
Regardez les gens marcher dans la rue. Ils ne voient rien d'autre
que ce qui se programme en eux, défini d'avance (une boutique
qui les intéresse, par exemple). Pour le reste, ils regardent
en eux, absorbés par on ne sait quoi. Peut-être le
dîner à faire, un enfant à aller chercher,
un souci de santé. On ne le sait pas. Si On les bouscule,
On dirait qu'ils se réveillent brutalement d'un rêve
lointain. Ils n'étaient pas là.
Il
y a probablement trois attitudes en art, qui se définissent
par rapport à l'acceptation du vide. Il y a ceux qui peignent
dans le déni du vide ( la plupart des peintres mondains
ou décoratifs, qui font du bruit pour oublier qu'ils ne
sont rien), ceux qui accusent le vide d'être vide (je pense
à Chirico et aux surréalistes, par exemple) et ceux
qui l'acceptent comme une réalité intéressante.
(Friedrick ou Hopper)
Arcelin, tout comme Hopper, est de ceux là. Il accepte
la véritable relativité des choses et des êtres.
Ce n'est pas chez lui un discours ni une vision intellectuelle,
encore moins du pessimisme ( le pessimiste espère, puisqu'il
est déçu). Non, c'est un constat d'évidence
sur lequel il n'a pas d'avis moral. Ce n'est ni bien ni mal :
c'est comme ça : Il n'y a rien, ni personne. En tous
cas pas très longtemps !
Mais
il y a l'acte de peindre. Pour le peintre, peindre est une manière
de penser sans le mental, une manière de s'interroger
sur le monde par le geste. Par conséquent, il peint ce
sur quoi il bloque : il peint l'obstacle. Il ne le dénonce
ni s'y complaît. Il le tourne et le retourne, observe, par
la représentation, tous les aspects de la chose. L'Art
n'est pas une réponse mais une interrogation, la recherche
obstinée d'une issue au travers du "scandale"
(du grec skandalon, chose sur laquelle on bute).
En 1980, peindre dans un studio de 30m2 à Maubert ne permet
pas de trop larges gestes. Jean part pour un périple essentiel
vers la Syrie, l'Égypte, la Jordanie, puis l'Espagne, Le
Portugal et l'Italie.
Lorsqu'il rentre, sa production est telle qu'elle séduit
irrémédiablement les clients de la Galerie Blondel
et c'est le succès.
Ceux
qui expérimentent le succès apprennent qu'il faut
être né pour ça. Car, bien entendu, il y a
les "lois du marché", "les goûts du
public" et "la mode passagère". Parvenir
à conduire une oeuvre au travers de ces impératifs
tient du miracle. A moins que ce ne soit une malédiction.
Nous connaissons des peintres sous contrat dont on "termine"
les oeuvres sans le leur dire parce qu'un Japonais a voulu un
personnage dans le fond. Ce n'est pas grave, c'est juste pour
dire que cela se fait. On peut aussi s'en moquer.
L'autre
aspect négatif du succès est qu'on perd de vue le
contact avec les autres. Ils vous admirent, donc ils vous affabulent.
On signe des autographes, on subit compliments et insultes sans
comprendre pourquoi et lorsqu'on rentre le soir après un
dîner ou un cocktail de plus, on se demande ce qu'on y faisait,
ce qu'on raconté, ce que les autres ont dit.
Tout nous parait faux et superficiel. (Sauf quelques exceptions,
dieu merci!)
Après
avoir traversé l'euphorie des années 80 et début
90,
Jean Arcelin revient sur terre. Sa peinture lui ressemble de plus
en plus. Il se recentre et commence à répondre aux
questions lancinantes.
Les
réponses sont dans ses oeuvres. Regardez-les.
Georges Faget-Bénard, Le
19 juin 2004
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