Lettre du 14 juin 1952 de Picasso à Giovanni Papini

"J'exploite l'imbécilité et la cupidité des gens. Dans l'art, le peuple ne cherche plus la consolation et l'exaltation ; mais les raffinés, les riches, les oisifs, les distillateurs de quintessence cherchent le nouveau, l'étrange, l'original, l'extravagant, le scandaleux. Et moi-même depuis le cubisme et au-delà j'ai contenté ces maîtres et ces critiques avec toutes les bizarreries changeantes qui me sont passées par la tête et moins ils comprenaient et plus ils m'admiraient. A force de m'amuser à ces jeux, avec toutes ces fariboles, à tous ces casse-tête, rébus et arabesques, je suis devenu célèbre, et très rapidement. Et la célébrité signifie pour un peintre ventes, gains, fortune, richesse. Et aujourd'hui, comme vous le savez, je suis riche, je suis célèbre. mais quand je suis seul avec moi-même, je n'ai pas le courage de me considérer comme un artiste au sens grand et antique du mot. Ce furent de grands peintres que Giotto, le Titien, Rembrandt et Goya : je suis seulement un amuseur public qui a compris sont temps et a épuisé le mieux qu'il a pu l'imbécilité, la vanité, la cupidité de ses contemporains.

C'est une amère confession que la mienne, plus douloureuse qu'elle ne peut sembler, mais elle a le mérite d'être sincère."

Picasso
Picasso : "Massacre en Corée" 1950.

Salvador Dali aurait pu en dire autant, lui qu'on appelait "Avida Dollars", l'anagramme de son nom. Cette lettre pose le vrai problème de l'Artiste dans ce monde où il faut être "amuseur" pour ne pas sombrer dans la misère et se trouver réduit au silence dans le grand désert de l'indifférence mondaine. Dans la maison de l'art moderne, le toit est fait de deux pans incontournables et d'ailleurs incontestables : Salvador Dali et Picasso. Le problème est que Picasso, par sa destructuration est plus facile à suivre des imitateurs que le lent travail soigneux de Dali. D'où le résultat actuel où chacun peut se prendre pour un génie à bon compte et sans effort.

GFB

retour au sommaire